Faire de la précaution un principe
La précaution, du latin praecautionem, de prae, en avant, et cautio, garde, est, selon Littré, ‘Ce qu'on fait par prévoyance, pour éviter un mal’, synonyme de circonspection, de ménagement. On dit se conduire avec précaution.
On peut aussi ajouter dans les synonymes : prudence, vigilance …
C’est assurément une qualité bien utile à qui veut agir avec discernement et notamment aux dirigeants politiques : Gouverner, c’est prévoir !
Principe a, selon le même Littré, neuf sens différents. C’est le huitième qui s’applique ici : ‘maxime, règle de conduite, précepte de morale’ comme dans les expressions ‘de bons, de mauvais principes’.
Elever la précaution, bonne conduite ordinaire, au rang d’un précepte moral, c’est en faire une obligation impérieuse ; l’inscrire dans la Constitution c’est en faire une norme du rang le plus élevé, supérieure à la loi, aux règlements et à l’ensemble des contrats.
Comment est-ce arrivé ?
Tout commence en 1972 avec la déclaration de Stockholm qui stipule : « L'homme a le devoir solennel de protéger et d'améliorer l'environnement pour les générations présentes et futures ». La dimension mondiale est atteinte au Sommet de la Terre réuni à Rio de Janeiro en juin 1992 (principe 15 de la déclaration de Rio). En Europe, le principe de précaution est introduit dans le Traité de Maastricht (1992).
Il s’agit donc, avant tout, de protection de l’environnement et la solennité de l’affirmation du principe est justifiée devant la gravité de l’enjeu, l’inconscience habituelle du danger et le poids des intérêts économiques mis en cause par le principe affirmé du pollueur - payeur.
Devenir
Le principe de précaution a plu. Il a été d’un grand secours à la mouvance « verte » de la population pour alerter sur la défense de la planète et pour mobiliser des masses de plus en plus nombreuses. De la défense de la planète à long terme, on est passé à l’environnement immédiat et de la défense de l’environnement à celle de l’alimentation et de la santé humaine en général.
Rapport bénéfice/risque
Le bénéfice pour l’humanité est incontestable. Tout ce qui peut mobiliser est bon devant l’ampleur et l’urgence de la tâche. Il existe aussi des bénéfices secondaires pour les gouvernants qui, par la proclamation répétée de ce principe, peuvent donner à peu de frais des gages de bonne gouvernance à la population.
Le risque est lié à la sacralisation de cette conduite. Une fois portée sur les autels de l’humanité, la précaution acquière la force d’un commandement religieux avec les conséquences habituelles de soumission de la volonté et de dispense de réflexion, d’entrée dans la problématique de l’hérésie ou de l’apostasie, et de vulnérabilité aux abus de l’intégrisme, voire du fanatisme, avec appel au diable (les multinationales, les lobbys scientifiques…). C’est aussi entrer dans une logique de la peur, qui est mauvaise conseillère : peur du changement, de la nouveauté, du progrès scientifique d’un côté et peur des réactions du public et de la presse de l’autre.
Les applications
La loi est raisonnable mais la pratique donne lieu à des excès dommageables pour la société.
Sur le plan légal
Les textes de loi figurent dans les documents annexes. Ils font preuve d’une grande retenue dans les mesures de précaution à prendre devant une situation que l’on soupçonne dangereuse. Ainsi la loi Barnier de 1995 fait état de mesures « proportionnées, à un coût économiquement acceptable » et la note de la Commission de Bruxelles de février 2000 recommande à son tour d’appliquer des mesures proportionnées au risque supputé et, aussi, de « pratiquer, autant que faire se peut, une étude évaluation bénéfice-coût-avantages à mesure que le danger se précise et qu’on peut en déterminer le taux de risque », de revoir périodiquement les mesures prises et de mettre en œuvre les recherches scientifiques nécessaires pour définir le danger, ce qui précise le cadre des moratoires provisoires.
Aussi bien intentionnée soit-elle, la loi ne parvient pas à envisager toutes les situations qui peuvent se présenter dans un domaine nouveau en constante évolution et ne peut que s’en tenir à des principes généraux, laissant à la jurisprudence le soin d’en préciser les modalités d’application. Or les juges sont peu disponibles et insuffisamment armés pour s’ériger en législateurs dans un domaine aussi complexe et mouvant. D’où des jugements contestables et contradictoires.
Dans la pratique
On ne retrouve pas, tant s’en faut, la sagesse du législateur dans les comportements du public et des décideurs face aux situations supposées porteuses de risques. Ces situations ont en commun de concerner les acquis scientifiques non encore familiers qui inquiètent par leur ésotérisme : mystère des radiations (déchets nucléaires, antennes-relais…), des modifications génétiques artificielles, des nouvelles synthèses chimiques indétectables. Les risques parfois élevés mais familiers (tabac, circulation routière…) inquiètent et mobilisent beaucoup moins.
Rationaliser
Le rôle d’une association rationaliste est de préciser le risque réel encouru dans chacune des situations redoutées, leur degré d’incertitude, la marche à suivre pour lever les incertitudes, et à comparer ce risque supputé aux risques familiers de notre vie quotidienne.
Un dossier en préparation sur le site de l’UR s’efforcera de le faire pour les principales interrogations passées ou actuelles : nucléaire, OGM, dioxine, ondes électromagnétiques, vaccins, maladie de la vache folle…